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Les îlots de l’île Verte, une frontière contestée

Îlots et rochers de l’île Verte

Situé à 10 kms, à mi-chemin entre Saint-Pierre et Miquelon et Terre-Neuve, l’archipel de l’île Verte constitue une belle navigation, dans une ambiance de large.

Une situation particulière

Îlots et rochers de l’île Verte, au fond le Grand Colombier et Saint-Pierre

Au départ du port de Saint-Pierre, l’accès aux rochers de l’île verte représente une traversée de 5.4 milles nautiques. Le cap à suivre est de 50° (cap carte de 30° + 20° de déclinaison).
Comme d’habitude, il faut avoir noté son cap aller et retour, la traversée est généralement agitée et la brume peut s’inviter sans prévenir.

Situation de l’Ile Verte. Fond de carte Géoportail

Sitôt laissé le Grand Colombier sur notre 270, nous traversons un chenal profond orienté SE-NO puis Sud-Nord. Cette zone est régulièrement fréquentée par les cétacés, les baleines y sont souvent visibles au printemps lors de leur trajet vers le golfe du Saint-Laurent.

Caudale de baleine à bosse dans l’Est des rochers de l’île Verte

Du fait du resserrement du chenal et des hauts fonds présents autour de ce petit archipel, la mer y est souvent hachée. La houle provenant du large (secteur Sud à Est), se combinant à des vents contre courant, engendre une mer difficile.

La façade Sud du dernier îlot avant l’île Verte constitue le seul point de débarquement confortable de la zone. Une petite plage de galets bien protégée de la houle dans un charmant « lagon » accueille le kayakiste.

Débarquement dans le « lagon » enserré par les îlots et rochers

Une frontière floue

La frontière entre la France et le Canada passe par cet ensemble d’îlots mais son emplacement exact est sujet à controverses. D’après certains anciens traités et cartes, la frontière pourrait couper l’île Verte en 2 parties, mais il est normalement reconnu que seul l’îlot appelé « l’Enfant perdu », à l’extrémité SE de l’archipel, est clairement situé en territoire français.

Lîle Verte, territoire interdit à la navigation depuis la fermeture des frontières liée au Covid

Les canadiens ont construit un phare et des bâtiments de gardiens sur l’île Verte dès 1907, occupant les lieux de manière stratégique. Les coast-guard canadiens viennent régulièrement surveiller la zone ou ravitailler les gardiens.

Les installations sur l’île Verte, vues depuis les îlots

Française ou Canadienne ? Lors de l’accord de 1972, la position de l’île Verte a été utilisée pour délimiter les eaux territoriales entre les deux pays. Cependant les îlots et rochers au sud de l’île Verte sont restés dans l’indétermination.

Borne géodésique sur l’îlot principal

Un havre de paix pour la faune

Du fait de son statut de frontière floue, ce petit archipel rocheux est un havre de paix pour la faune. Les phoques gris et communs y coulent des jours paisibles, profitant des nombreux îlots en pente douce pour y passer de longs moments au sec et en sécurité.

Au printemps, des phoques très tranquilles !

Les phoques gris désertent les lieux en automne, la totalité d’entre eux partant se reproduire à l’île de Sable en Nouvelle Ecosse. Ils reviendront au printemps.

Groupe de phoques gris

Le phoque gris est le plus imposant des deux espèces, sa tête massive aux narines bien écartées et au profil chevalin sont caractéristiques.

Phoque gris, femelle adulte
Phoques communs, relax

Le phoque commun est plus petit, avec « une tête de chien ».

Phoques communs, femelle et jeune

Les oiseaux ne sont pas en reste, de nombreux oiseaux marins nichent sur cet archipel : goélands, sternes, guillemots à miroir et surtout les océanites cul-blanc. Avec 72 000 couples nicheurs, l’île Verte accueille 1.5 % de la population mondiale de l’espèce.
Le puffin des anglais, dont la seule colonie nord-américaine se situe à une quarantaine de kilomètres de là, pourrait aussi nicher ici.

De par leur éloignement des côtes, il est probable que les îlots soient exempts de rat surmulot, ce qui est un sérieux atout pour la nidification des oiseaux de mer. Enfin, le secteur est riche en hivernants (eider à duvet, arlequin plongeur, etc…)

Eiders à duvet, femelle et jeune

De mystérieuses gravures historiques

De grandes dalles de schiste lisses portent plusieurs dizaines de gravures. Elles consistent principalement en un nom, prénom et une date. Nombre d’entre elles sont datées de la fin du 19ème siècle.

Gravures (nom, prénom et date) sur les dalles de schiste

Les noms sont en grande majorité français, à consonances bretonnes ou normandes. On trouve des Jan, Lemaire, Cozic, Jugan, Lemaire, Ollivier ou encore Lecourtois ou Coutances. Les années 1878 ou 1904 reviennent souvent.

Des gravures encore méconnues

La plus ancienne que nous avons décelée date de 1824. Ces gravures semblent peu connues et nous n’avons pu trouver aucune documentation (étude ou écrit historique) à leur sujet. Qui a gravé et dans quelles circonstances ? Mystère. On peut imaginer aussi un passage plus ancien des amérindiens comme le prouvent ces gravures trouvées récemment à Terre-Neuve !

Un superbe site de bivouac

En plus de tout cela, les îlots de l’île Verte offrent la possibilité d’un superbe bivouac éloigné de tout, avec le coucher et lever de soleil. Seule précaution : apporter de l’eau, ici elle est introuvable.

Coucher de soleil, derrière Langlade
Modioles (moules locales, proches de la Moule bleue) récoltées à marée basse
Réveil au bivouac, merci pour le kayak !

Conclusion

Situé sur une frontière incertaine, ce petit archipel rocheux est aujourd’hui déserté, offrant une zone de tranquillité inespérée à la faune sauvage.

Le lieu est hostile, soumis aux vents et à la houle, pourtant il porte les traces anciennes de nombreux passages. Quand on profite d’une accalmie, on se régale de belles lumières dans une ambiance marine.

Lumières du matin couvrant les dalles de schistes d’une pellicule d’or !